Mis à jour le 10 juin 2019 | Publié initialement le 27 mai 2019
Temps de lecture : 7 minutes

Huawei fait face à une situation sans précédent dans le monde de la téléphonie mobile. Sur fond de géopolitique et guerre commerciale, le constructeur chinois de smartphones se retrouve privé de ses principaux fournisseurs américains. En premier lieu Google qui fournit l’OS mobile Android. Les possesseurs d’un smartphone Huawei et Honor se posent la question aujourd’hui de vendre ou non leur smartphone.

Le rappel des faits : Huawei blacklisté par les Etats-Unis, et privé d’Android

Huawei se retrouve au centre des tensions entre les Etats-Unis et la Chine. Les Etats-Unis ont pris la semaine dernière la décision, par décret, de mettre le constructeur chinois sur liste noire.

La raison officielle relève de l’enjeu de sécurité. Huawei est leader dans le domaine de la 5G. Les Etats-Unis redoutent les liens possibles entre le constructeur chinois et les autorités gouvernementales. Le gouvernement américain souhaite ainsi interdire les équipements Huawei dans le déploiement des réseaux 5G.

Mais au delà de la sécurité, il ne fait aucun doute que le théâtre auquel on assiste ici est une montée en puissance de la guerre commerciale que se livrent les 2 pays depuis quelques temps.

Les premières victimes collatérales de ce climat économique international sont les consommateurs, et en premier lieu les consommateurs européens. La branche smartphone de Huawei (ainsi que de la marque Honor qui appartient au groupe) subit de lourdes conséquences de cette décision.

Robot Android
Huawei et Android, c’est peut-être bientôt fini ? Ce qui pourrait être lourd de conséquences pour le constructeur chinois, qui visait la 1ère place sur le marché des smartphones tout prochainement.

Les firmes américaines n’ont en effet plus autorisation de commercialiser avec Huawei. Bien sûr, cela comprend les composants physiques tels que certains processeurs, puces, verre d’écran, etc. C’est un enjeu pour Huawei pour ses prochains smartphones, mais aussi pour le maintien de la production de ses modèles déjà sortis. Le constructeurs chinois a déjà annoncé qu’il avait plusieurs mois de stocks de composants.

L’autre conséquence repose sur la partie logicielle : Google ne serait plus en mesure d’accorder sa licence Android à Huawei. De même pour ses services, tels que Google Maps. Un impact potentiel qui n’est pas sans conséquence pour les possesseurs actuels de smartphone Huawei et Honor.

Facebook vient quant à lui d’annoncer que Huawei ne pourra plus pré-installer ses applications sur les nouveaux téléphones.

Mieux vaut attendre avant de vendre son smartphone Huawei

Raison n°1 : pas d’urgence à vendre, des prix déjà trop bas dans ce climat d’incertitude

Dans ce contexte, certains possesseurs de smartphone Huawei ou Honor sont tentés de vendre leur appareil. Et il faut bien reconnaître que la question est bien légitime.

Amazon a par exemple compté plusieurs milliers d’annulations de commandes de smartphones neufs. Le Bon Coin a également fait état d’une augmentation des ventes de smartphone Huawei.

Ce phénomène a engendré des prix actuels qui sont déjà beaucoup trop bas à mon sens pour envisager une revente de son smartphone. Prenons l’exemple du dernier flagship de la marque, le Huawei P30 Pro. Sorti il y a à peine quelques semaines en France au prix de 999€, il a vu son prix baissé de près d’un tiers dans les quelques jours qui ont suivi l’annonce du décret américain !

Smartphone récent du constructeur Huawei
L’annonce de la possible perte de licence Android pour Huawei a été un coup dur. Certains sont tentés de vendre leur smartphone Huawei ou Honor.

Pourtant, si on laisse de côté la part de spéculation quant à l’avenir de Huawei, la valeur intrinsèque d’un smartphone existant reste aujourd’hui inchangée. Google a en effet bien confirmé que les smartphones Huawei et Honor continueront d’avoir les mises à jour de sécurité de l’OS Android. Le Huawei P30 Pro vient notamment de bénéficier d’une nouvelle mise à jour logicielle, incluant les derniers correctifs de sécurité de Google, ainsi qu’une amélioration des performances photos de l’appareil.

L’échéance à surveiller de près est donc l’arrivée de la nouvelle version majeure d’Android. Cette version baptisée Android Q de l’OS mobile de Google devrait arriver en France au cours du 3ème ou 4ème trimestre 2019. C’est ici où le smartphone perdra une grande partie de sa valeur, surtout pour les modèles récents pour lesquels la montée de version était légitimement attendue.

Cette échéance est à anticiper, mais il reste plusieurs mois pour suivre l’évolution de la situation de Huawei vis à vis des Etats-Unis. Compte-tenu des prix constatés aujourd’hui sur la revente, je ne pense pas qu’il y ait un risque important à temporiser une décision de vente dans l’attente d’en savoir plus.

Surtout aujourd’hui alors que trop d’inconnues résident encore quant à l’avenir de Huawei. Plusieurs scénarios de sortie sont en effet envisageables.

Raison n°2 : une sortie de crise possible, au moins pour le segment des smartphones Huawei

Il ne fait aucun doute que la situation dans laquelle se retrouve Huawei dépasse largement le cadre de la 5G. Le constructeur est probablement l’une des premières victimes de la nouvelle guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine.

Pour les Etats-Unis, cette décision de black-lister Huawei n’est pas sans conséquence. Plusieurs entreprises américaines subissent cette décision. D’ailleurs, la communication de la majorité de ces entreprises a été de dire qu’elles se sont « pliées » au décret.

Un smartphone iphone produit par le constructeur américain Apple.
Apple ne sortira probablement pas gagnant des tensions entre Huawei et les Etats-Unis. De même pour les autres firmes américaines comme Intel, Qualcomm, etc.
  • Pour Apple : la firme pourrait se réjouir de la difficulté du 2ème constructeur mondial dans le monde. Mais risque de se fermer le marché chinois, soit par mouvement spontané sur les réseaux sociaux comme cela a commencé, ou même par décision du gouvernement chinois si la guerre économique monte d’un cran (le PDG de Huawei a néanmoins déclaré récemment qu’il y était oppposé). Le marché chinois ne représente que 16% des ventes Apple, mais les analystes financiers ont évalués à -30% l’impact sur le résultat d’Apple en cas de blocage sur le marché chinois. En effet, Apple applique un niveau de marge confortable pour ses produits sur ce marché. Au final, la difficulté de Huawei va surtout bénéficier au constructeur coréen Samsung si elle devait perdurer.
  • Pour Google : le modèle économique du géant du net repose sur le siphonage des données personnelles pour sa régie de pub ciblée. Android est une pièce centrale de cette stratégie. Avec son OS pour smartphone, Google est au centre de la vie de ses utilisateurs : géolocalisation, messagerie, photos, etc. Empêcher le 2ème plus grand constructeur de smartphone au monde d’utiliser Android sur ses produits, c’est autant d’utilisateurs potentiels perdus pour collecter des données personnelles. Par ailleurs, Google vient également d’indiquer que si Android était banni des smartphones Huawei, cela pourrait représenter un risque pour la sécurité nationale des Etats-Unis. En effet, la question est légitime en cas d’arrivée d’un nouvel OS mobile.
  • Les firmes de fabrication de puces et chipsets : il s’agit de Qualcom, Intel, etc. Ces fournisseurs se retrouvent à ne plus pouvoir vendre leurs produits à l’un des clients leader du marché. Cela fait des millions de dollars de ventes en moins pour ces firmes américaines.

Par ailleurs, la Chine ne restera probablement pas sans réponse vis à vis des Etats-Unis. Les Chinois ont déjà commencé :

  • en rappelant que la Chine est le principal fournisseur de terres rares, composants indispensables en particulier pour les smartphones
  • en lançant de manière simultanée avec une dizaine de compagnies aériennes chinoises, une demande d’indemnisations auprès de Boeing pour l’immobilisation de leurs 737 Max et le retard de livraion des prochains avions. L’avion pourrait rester encore plusieurs mois sans voler, tant les choix de conception et de certification effectués par Boeing et la FAA sont soumis à discussions de la part des régulateurs du monde entier, avec une confiance rompue suite à 2 accidents tragiques. L’avionneur américain se retrouve ainsi en situation de faiblesse dans ce climat de guerre économique. D’autant plus que le 737 Max restera vraisemblablement interdit de vol durant toute la période estivale, période la plus importante pour les compagnies aériennes
Un Boeing 777 de la compagnie chinoise China Airlines.
Un Boeing 777 de la compagnie China Airlines. Avec l’immobilisation du 737 Max, 13 compagnies chinoises ont demandé des indemnités à Boeing quelques jours seulement après les mesures prises contre Huawei par les Etats-Unis.

Par ailleurs, Huawei a également lancé une procédure devant un tribunal américain pour contester le décret et ses répercussions commerciales, même si ce type de procédure pourra prendre beaucoup de temps.

On peut penser qu’aucun des deux pays ne va trouver un intérêt si la situation perdure. D’ailleurs, certains éléments des derniers jours tendent à montrer qu’on se dirige vers une sortie de crise au moins pour les smartphone Huawei :

  • Les Etats-Unis ont laissé un délai de 3 mois aux entreprises avant de devoir couper les ponts. Ce délai, non prévu intialement, a fait suite au retentissement de l’annonce. Google a immédiatement rétabli sa licence Android pour Huawei pendant ces 90 jours
  • Les Etats-Unis ont commencé à parler, dès la fin de semaine, d’envisager à séparer la partie commerciale, de la partie statégique autour de la 5G.

Plus le temps passe, et plus on peut raisonnablement que cette décision des Etats-Unis ressemble à un effet d’annonce, à des fins de négociations commerciales intenses entre les 2 pays qui se passent en coulisse.

Raison n°3 : ne sous-estimons pas la capacité d’adaptation du géant Huawei si le blocage perdure

En revanche, si le blocage perdure, on resterait donc sur la position initiale des Etats-Unis. Les impacts pour les smartphones existants seraient l’absence de montée de version d’Android, et la suppression éventuelle des applications de la suite Google, et probablement des réseaux sociaux américains.

Disons le d’emblée : c’est le scénario le plus redouté. Ici il ne fait aucun doute que l’impact serait fort pour les utilisateurs européens, grands consommateurs des services de Google.

Mais Huawei a la capacité de répondre.

On sait que leur OS, basé sur le socle Open Source d’Android, est en cours de préparation, le constructeur chinois ayant déjà identifié par le passé cette faiblesse (dépendance avec un OS américain). Huawei a indiqué récemment que son OS pourrait sortir en Chine d’ici la fin d’année, et début d’année pour le marché européen.

L'AppGallery est le marché aux applications créé par Huawei.
L’App Gallery de Huawei, un marché aux applications déjà mis en place récemment par le constructeur chinois essayer de limiter sa dépendance au Google Play Store

Quand on y réfléchit, cet OS peut s’avérer intéressant : on parle ici d’un Android-like basé sur le code open source, mais sans la surcouche en code fermé de Google qui comprend notamment le pistage et la collecte des données personnelles. Bien sûr, il est légitime de se demander si Huawei ne collectera pas non plus des données personnelles. Mais Huawei ne vit pas sur le marché des données personnelles, il vend des produits (contrairement à Google dont tous les services sont gratuits et dématérialisés, et dont le modèle économique repose intégralement sur les données personnelles).

L’arrivée potentielle d’un 3ème OS mobile constitue donc une menace à long terme pour les Etats-Unis. Sur le plan commercial, mais aussi sur le plan de la sécurité nationale comme l’a souligné Google tout récemment. Aujourd’hui, les américains se partagent intégralement le marché avec iOS et Android. L’arrivée d’un 3ème acteur, s’il se généralise, ne sera pas une bonne nouvelle pour les firmes américaines.

La grande difficulté pour Huawei sera de créer l’éco-système qui va autour, c’est à dire récréer un marché aux applications qui rencontre suffisament de succès pour que les éditeurs prévoient une 3ème version de leur application sur ce store. Huawei a déjà commencé à pousser un store parallèle au Play Store sur ses derniers appareils, avec son store maison App Gallery. Le constructeur avait également commencer à approcher certains éditeurs, bien avant la récente annonce des Etats-Unis.

Certaines rumeurs ont également fait état de discussions en cours entre Huawei et Aptoide, une plateforme déjà existante d’applications Android. Un des problèmes de ces stores, parallèles au Play Store et non officiels, est de s’assurer que les applications ne contiennent pas de virus. Même si on sait que le Play Store avait aussi, à plusieurs reprises par le passé, laissé disponibles quelques applications malveillantes. Dans le cas d’un rapprochement avec Huawei et une plateforme parallèle, on pourrait penser que des mesures de protection et de contrôle des applications seront implémentées.

C’est donc bien dans la construction de l’éco-système d’applications que réside le principal enjeu pour Huawei en cas de maintien de l’interdiction. D’autant si certains services comme Google Maps ne sont pas intégrables dans les applications pour les éditeurs.

En synthèse

Il est fort possible que l’interdiction de blacklister de Huawei soit un levier d’action et moyen de pression des Etats-Unis, en pleine négociations économiques avec la Chine.

Cette mesure n’est pas sans effets négatifs sur l’économie des grandes firmes américaines. La Chine a également des moyens économiques de réponse vis à vis des Etats-Unis.

Des signaux positifs sont déjà apparus, laissant entrevoir une possible sortie de crise : l’ajout d’un délai de 3 mois avant la mise en oeuvre, et l’évocation d’une séparation entre l’enjeu commercial et l’enjeu de sécurité autour de Huawei et la 5G.

La nouvelle de Google, contraint de supprimer sa licence Android pour Huawei, a créé la surprise. Les prix de ventes des smartphones Huawei et Honor ont ainsi beaucoup baissé en l’espace de quelques jours jours. Vendre son smartphone dans ce contexte ne permet pas de bénéfier d’un prix de vente correct, alors que trop d’incertitude réside encore dans l’avenir.

Il conviendra donc de bien suivre ce qui va se passer durant les 3 mois de délais suppémentaires laissés par les Etats-Unis. En France, Android Q n’arrivera pas avant la fin de cette date, ce qui laisse encore le temps de prendre la décision de revendre son smartphone d’ici là.

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